Lettre ouverte aux soignants du service de pédopsychiatrie – 14/06/2018

lettre ouverte

 

Quel avenir pour notre discipline ?  Pour la pédopsychiatrie en général et pour notre service, plus spécifiquement ? Ces questions peuvent légitimement soulever bien des inquiétudes et il est indispensable de tenter d’y répondre.

Question de vie ou de mort

Sans doute allez-vous penser que j’exagère un peu… peut-être, mais je vous renvoie à la récente tribune de Bernard GOLSE et Marie-Rose MORO dans Libération « La pédopsychiatrie ne veut pas mourir » ou encore au livre d’Elsa GODART, « La psychanalyse va-t-elle disparaître ? ». Ce n’est pas moi qui suis l’auteur de ces propos anxiogènes, propos que je n’ai fait que relayer dans un billet sur un blog[1].

Il n’aura échappé à personne que le monde a profondément changé au cours des dernières décennies (un contexte socio-économique moins favorable, des avancées technologiques et scientifiques sur un rythme effréné, une mutation profonde de la famille….). Comment pourrions-nous imaginer que de tels bouleversements n’affectent pas et notre façon de vivre, et notre façon de travailler ?

Que ce soit en tant que simples citoyens ou en tant que professionnels, nous sommes condamnés à nous adapter,  telle est la dure loi de l’évolution : s’adapter à  la réalité du monde d’aujourd’hui ou disparaître…

Optimiste vs pessimiste

Nous avons la possibilité d’aborder  cette situation en étant animés d’états d’esprit fort différents ; je vous renvoie là à une interview de Marcel RUFO parue dans le quotidien Le Monde[2]. Il y affirme que l’exercice de la psychiatrie devrait être réservé aux optimistes. J’aurais tendance à partager cette opinion.

« Mon métier, c’est chasseur de nuages noirs. On devrait interdire la psychiatrie aux pessimistes. Quand on voit des gens dans le désarroi, si on n’a pas une réserve d’espérance, on ne peut pas les aider ». À méditer, en ces périodes de morosité ambiante !

Faire preuve d’optimisme pour la pédopsychiatrie dans la conjoncture actuelle peut sembler déraisonnable et relever d’un manque criant de lucidité. Optimiste ou pessimiste, il est possible de s’accorder  sur le fait que les conditions de notre pratique aujourd’hui ne sont pas idéales (il s’agit d’une litote pour ceux qui pourraient penser que je ne prends pas l’exacte mesure du problème) et que, pour de nombreuses raisons que nous ne détaillerons pas, elles n’ont cessé de se dégrader au cours de ces dernières années. La différence d’appréciation ne réside pas là, mais porte davantage sur l’estimation faite par rapport à notre capacité à  infléchir cette tendance.

L’enjeu est aisé à définir, restaurer dans notre discipline des conditions de travail adaptées à  notre monde moderne, satisfaisant dans toute la mesure du possible aux besoins de nos concitoyens tout en respectant les valeurs qui sont les nôtres. Le chemin pour y parvenir n’a lui rien d’évident. Il importe de ne pas se tromper de combat. Autant il est essentiel de défendre nos valeurs, d’être intransigeant sur des questions touchant à notre éthique, en s’inscrivant ainsi dans une certaine continuité, autant il me paraît vain et illusoire de se tourner nostalgiquement vers le passé en rêvant d’un retour à un statu quo ante.

« Résiste… prouve que tu existes »

Il y a résistance et résistance…  Ce terme  recouvre en effet des acceptions bien différentes. Il y a la résistance avec un grand « R », celle qui a fait front face à la barbarie lors de la seconde guerre mondiale… Celle que nous pouvons appeler de nos vœux encore aujourd’hui, la dimension tragique de l’histoire étant toujours bien présente.

Et puis, il y a nos petites résistances au quotidien. Freud rassemblait sous ce terme tout ce qui vient faire obstacle au bon déroulement de la cure psychanalytique. La résistance au changement est bien connue également chez les thérapeutes se réclamant d’une approche systémique : le principe d’homéostasie y est appliqué à la dynamique relationnelle au sein d’une famille. Il peut être transposable tel quel à un niveau institutionnel.

Souligner l’existence de cette aversion aux changements ne résout pas le problème : il ne s’agit pas  d’opposer d’un côté ceux qui, promoteurs de réformes,  viendraient incarner la modernité et de l’autre des passéistes qui y feraient obstacle. La résistance au changement a sa raison d’être et il est indispensable de le prendre en compte.

Homéostasie et évolution

En biologie, ces deux principes peuvent paraître opposés mais tous deux sont au service du maintien de la vie. Petit rappel sur l’homéostasie : le bon fonctionnement de l’organisme implique le maintien de nombreux paramètres dans une fourchette de valeurs déterminées. C’est le cas par exemple de la température corporelle, de la tension artérielle, de la glycémie… Des mécanismes de régulation sophistiqués visent à maintenir ces valeurs dans ces limites physiologiques. Un écart sera à l’origine de troubles voire sera fatal si cet écart est trop important.

L’évolution qui semble venir contredire ce premier principe est pourtant tout aussi essentielle au maintien de la vie, mais cette fois-ci à l’échelle de l’espèce et non d’un individu donné. Elle permet à  une espèce de s’adapter lorsqu’un changement survient dans son environnement. Faute de cette capacité d’adaptation, l’espèce est menacée d’extinction. Sommes-nous une espèce en voie de disparition ? La question a été posée.

Crise et mutation

Ceci amène à poser une nouvelle distinction entre crise et mutation. Si nous reprenons notre exemple tiré de la physiologie, un accès fébrile par exemple peut être considéré comme une crise, soit un déséquilibre passager avec  un retour rapide à la normale, spontanément ou après la mise en route d’un traitement adéquat. La crise peut se caractériser par un déséquilibre temporaire suivi d’un retour à l’équilibre antérieur,  une fois la crise passée.

Il en va tout autrement de la mutation qui passe par la rupture d’un équilibre, mais qui aboutit à un nouvel équilibre,  différent donc de celui qui existait au départ.

La situation inconfortable actuelle de la pédopsychiatrie relève-t-elle d’une simple crise ou d’une véritable mutation ? Mon opinion est qu’il s’agit d’une mutation… et à ce titre une situation doublement inconfortable. Inconfortable tout d’abord parce qu’il y a rupture d’un état d’équilibre relatif… mais encore parce qu’il n’y a guère d’espoir d’un retour à l’équilibre antérieur et que la plus grande incertitude entoure ce que pourrait être un nouvel équilibre, par quelles voies il pourrait être atteint et dans quel délai.

Dans un tel contexte, mieux vaut être doté de certaines qualités telles une forme d’endurance, la capacité à supporter inconfort et incertitude… de celles qui sans doute font la différence entre les optimistes et les pessimistes. Pour tenter de convaincre ces derniers, j’ai envie de dire qu’il me paraît difficile de se dérober devant ce défi qui s’offre à nous, qu’il en va du devenir de notre discipline.

Vers une version écologique de la pédopsychiatrie

Personnellement, alors que la plus grande partie de ma carrière est derrière moi, j’aurai à cœur d’œuvrer jusqu’au bout en pensant aux générations futures. A l’heure où à mon tour sonnera l’heure de la retraite, dans quelques années de cela, je souhaite laisser en héritage à mes plus jeunes collègues autre chose qu’un champ de ruines.

Ce souci des générations à venir, à la fois pour les professionnels qui prendront la relève et pour les enfants et familles dont ils assureront la prise en charge m’amène à défendre une approche écologique de la pédopsychiatrie. Qu’est-ce à dire ?

Une des critiques des écologistes vis-à-vis de notre société de consommation est le fait que nous nous y comportons comme si les ressources de notre planète étaient infinies, ce qui n’est pas le cas. Transposer cette remarque dans notre discipline revient à considérer que nos ressources (moyens matériels et ressources humaines) sont limitées – en terme psychanalytique, cela s’appelle « le principe de réalité ». Nous pouvons bien sûr nous battre pour obtenir des moyens supplémentaires, mais cela ne pourra se faire dans le meilleur des cas qu’à la marge et pour des projets novateurs. Une réflexion approfondie sur les choix faits en matière d’allocation de nos moyens me parait un préalable indispensable à toute réforme de notre  organisation et de notre fonctionnement.

Des études récentes dont les médias se sont fait largement l’écho montrent une baisse du QI chez nos enfants depuis plusieurs décennies[3]. Cela interpelle, évidemment ! Les causes environnementales (au sens large) semblent être à l’origine de ce phénomène pour le moins inquiétant. Une raison donc de s’intéresser et si possible d’agir sur cet environnement afin de limiter les risques : la baisse du QI n’est qu’un exemple et le même raisonnement pourrait s’appliquer à d’autres types de trouble. Prévenir plutôt que guérir, cela semble être une orientation que le pouvoir en place cherche à développer, ce qui paraît une assez bonne idée. Pourquoi ne pas se saisir de cette volonté affichée chez nos dirigeants ?

Et pour finir, l’environnement s’il peut être à l’origine de certains troubles de l’enfant peut  aussi constituer une ressource pour en résoudre d’autres. Au premier plan, les parents bien sûr, la famille élargie et l’entourage de l’enfant… le réseau social qui entoure la famille, d’autres professionnels extérieurs au service de pédopsychiatrie… Pouvoir davantage s’appuyer sur ces différentes ressources pour accompagner l’enfant dans son développement psychoaffectif et réduire ses symptômes  peut conduire à limiter en temps et en intensité notre intervention, d’où une économie de moyens, sans perdre pour autant en efficacité… Une forme d’alchimie où notre action pourrait s’apparenter à celle d’un catalyseur, indispensable seulement pour initier le démarrage d’une réaction chimique.

Voilà quelques pistes esquissées de ce que pourrait être une pédopsychiatrie sur le mode écologique…

[1] https://pedopsychiatrienorddauphine.wordpress.com/2018/03/30/la-pedopsychiatrie-ne-veut-pas-mourir/

[2] https://pedopsychiatrienorddauphine.wordpress.com/2018/05/27/marcel-rufo-on-devrait-interdire-la-psychiatrie-aux-pessimistes/

[3] https://pedopsychiatrienorddauphine.wordpress.com/2017/11/12/autisme-et-perturbateurs-endocriniens-3/

https://pedopsychiatrienorddauphine.wordpress.com/2018/06/12/chute-de-lintelligence-la-piste-environnementale-relancee/

 

Un commentaire sur “Lettre ouverte aux soignants du service de pédopsychiatrie – 14/06/2018

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