Lettre ouverte à Josef SCHOVANEC

29573355_812300982294877_3592229703624068710_n-1Bourgoin-Jallieu le 24/06/2018

Cher Josef SCHOVANEC,

Je suis venu vous écouter lors de votre conférence organisée par l’association « Le monde de Jules » le mercredi 20 juin 2018 à Bourgoin-Jallieu. J’avais réservé ma place aussitôt que l’information m’était parvenue, dès la fin du mois de mars et cela a été pour moi un grand plaisir de vous revoir. Une précédente rencontre remontait quelques années en arrière alors que j’avais participé à l’organisation d’une journée consacrée à l’autisme à Villefranche sur Saône. Vous y étiez notre invité principal avec également Bruno GEPNER ; le thème proposé était « Avec le temps… », une réflexion sur la question de la temporalité dans l’autisme. J’étais venu vous accueillir la veille au soir à la gare de Villefranche et je vous avais accompagné jusqu’à votre hôtel ; je garde encore le souvenir du regard quelque peu étonné de la réceptionniste lorsque vous vous êtes adressé à elle.

Votre témoignage à partir de votre vécu d’autiste est très précieux aussi bien pour les professionnels que pour les familles d’enfant autiste ou le grand public. Vous le faites toujours avec beaucoup d’intelligence, de sensibilité, d’humour, en faisant appel à votre très grande culture. La lecture de vos livres est un réel plaisir et j’ai eu récemment l’occasion de vous citer lors d’une journée des hôpitaux de jour que nous avons organisée le 9 mars dernier. En tant que chef de service de la pédopsychiatrie du centre hospitalier de Bourgoin-Jallieu, j’avais ouvert cette journée par un « Propos introductif »

Dia Josef SCHOVANEC

Il n’est pas dans mon intention d’engager une polémique, il n’y en a que trop selon moi autour de la question de l’autisme, mais, comme j’ai pu vous le dire rapidement lors de la séance de dédicace qui a suivi votre conférence, je vous ai trouvé bien sévère envers les psychiatres. Croyez bien que je ne me pose pas là en tant que grand spécialiste qui serait au-dessus de toute critique, mais vous avez donné de notre discipline une vision très partiale et quelque peu caricaturale. Je voudrais dans ces quelques lignes prendre la défense des professionnels que nous sommes, médecins psychiatres mais aussi psychologues, assistants sociaux, infirmiers, aide-soignants, éducateurs…

La vision très « asilaire » de la psychiatrie que vous avait donnée ne correspond pas à la réalité d’aujourd’hui. Sans remonter jusqu’à nos illustres prédécesseurs tels que Esquirol ou Pinel, la psychiatrie a connu une évolution très marquée au cours de la deuxième moitié du siècle dernier. Il y a eu une véritable ouverture des hôpitaux psychiatriques, anciennement dénommés asile d’aliénés, avec le développement de ce qu’il est convenu d’appeler une politique de secteur : le territoire est découpé en secteurs géographiques avec au sein de chacun des structures de soins extra-hospitalières que sont les Centres Médico-Psychologiques, les hôpitaux de jour et les CATTP (Centre d’Accueil Thérapeutique à Temps Partiel). Certains secteurs ont pu développer des unités de soins plus spécifiques tels que placement familial thérapeutique, appartements thérapeutiques, voire plus récemment des services de réhabilitation psychosociale. Une grande partie de l’activité des équipes de psychiatrie se fait donc en dehors de l’hôpital et ceci est tout particulièrement vrai pour les services de pédopsychiatrie.

Vous avez également dénoncé les abus dans l’usage des médicaments psychotropes en parlant de « camisole chimique » ; ces abus existent certainement, mais il ne faut pas méconnaître le fait que ces médicaments nous sont extrêmement précieux et que, pour une part, ce sont eux qui ont permis le mouvement d’ouverture des « asiles ». Ils ne sont pas administrés pour la tranquillité des soignants ou des familles, mais ils peuvent au contraire largement contribuer à la resocialisation de nos patients. Et il convient de rappeler qu’aux côtés des médicaments sont mises en œuvre bien d’autres méthodes de soins : psychothérapie, groupes de paroles, art thérapie, remédiation cognitive…

Vous avez également récusé le terme de psychose pour les enfants, un terme qui viendrait traduire la profonde méconnaissance des pédopsychiatres sur la question de l’autisme. Pourquoi pas ? Personnellement, cela ne me gêne absolument pas. Pour autant, il convient d’avoir à l’esprit que pour importante que soit la pathologie autistique, notre pratique professionnelle concerne bien d’autres types de trouble. On peut appeler aujourd’hui Trouble bipolaire ce qu’on dénommait autrefois psychose maniaco-dépressive, mais un état maniaque reste un état maniaque. Nous avons de temps en temps dans notre unité d’hospitalisation pour adolescents des décompensations psychotiques liées à l’usage de drogues… Ces jeunes présentent des délires, des phénomènes hallucinatoires et de gros troubles du comportement… Le terme d’état psychotique aigu ne me paraît nullement abusif à leur sujet et le recours à un traitement neuroleptique ou antipsychotique se révèle alors bien utile, croyez-moi.

Les injonctions paradoxales dans lesquelles la psychiatrie se trouve prise sont pour une grande part le reflet des paradoxes de notre société : il peut nous être reproché d’attenter à la liberté de nos patients en les maintenant indûment à l’hôpital, mais si par malheur un de nos patients sorti de l’hôpital vient à commettre un crime, la responsabilité pénale du médecin va être engagée…

Lors de notre court échange, j’ai fait brièvement allusion à des soignants qui récemment ont fait un grève de la faim au Centre hospitalier de Rouvray, mouvement assez exceptionnel, vous en conviendrez, et dont les médias se sont fait l’écho. Il ne s’agissait pas alors de défendre un statut particulier ou de réclamer une augmentation de salaire, mais bien de défendre des conditions d’hospitalisation décentes pour les patients. Ces conditions se sont terriblement dégradées au cours des dernières années, mais cela n’est pas le fait des psychiatres que nous sommes : diminution du nombre de lits d’hospitalisation, réduction globale des moyens, démographie médicale en baisse… de nombreux facteurs concourent à cette situation que les professionnels sont les premiers à déplorer et à dénoncer.

La situation de la psychiatrie publique est préoccupante et il me semble qu’elle a aujourd’hui davantage besoin d’être défendue auprès des pouvoirs publics que d’être critiquée. Mais si critique il y a, ce qui est tout à fait entendable, malgré tous nos défauts, je pense que nous méritons mieux, surtout venant de votre part, que certains clichés qui sont encore véhiculés bien que sans aucun rapport avec notre réalité quotidienne.

Si vous avez l’occasion de revenir dans notre région je vous inviterai avec grand plaisir pour rencontrer nos soignants en psychiatrie et échanger avec eux.

Je vous adresse en attendant cette éventualité, cher Josef SCHOVANEC, mes plus sincères salutations.

Dr Régis FLEURY

Chef de service

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