VDM

VDM-1VDM, si j’emprunte ce sigle à un site Internet bien connu, je dois prévenir le lecteur que la séquence que je vais évoquer n’a rien de drôle et qu’elle a même jeté un certain trouble dans mon esprit qui a persisté dans la soirée. Vie de merde (VDM) est ici à entendre au sens propre, si l’on veut bien me passer un rapprochement de termes un peu hasardeux.

Hier soir, en rentrant du travail, alors que je marchais dans une rue de Lyon pas loin de la gare Jean Macé, deux jeunes qui faisaient la manche à côté d’un petit supermarché m’interpellent : “Dr FLEURY, Dr FLEURY…” 

“ On vous a reconnu… Vous avez vieilli… Vous avez des cheveux gris… (Belle entrée en matière !… c’est même pas vrai…)

Le physique du plus âgé, 19 ans, me rappelle quelque chose… mais pas vraiment le second, 17 ans, qui il est vrai a lui aussi bien changé depuis notre dernière rencontre qui remonte à des années en arrière. Tous deux sont frères et sont de mes anciens patients, alors que je travaillais à Villefranche sur Saône. Ils étaient trois frères ;  l’aîné de la fratrie que je connaissais aussi s’est suicidé quand il était adolescent, alors qu’il était placé en foyer.

J’engage avec ces deux jeunes la conversation, leur nom et leur histoire me reviennent assez vite à la mémoire.

Le plus jeune se souvient que nous jouions aux Playmobils quand il venait me voir. Il est en surcharge pondérale ; les traitements qu’il a reçus et qu’il prend peut-être encore y sont sûrement pour quelque chose. Je l’avais vu quand il était un tout jeune enfant, mais c’est surtout son frère dont j’avais eu à m’occuper quand il était adolescent. C’est lui qui monopolise la parole. Son discours part un peu dans tous les sens… Je le reconnais bien là !

Il est sur un fauteuil roulant et m’explique que suite à un traumatisme du genou, il est condamné au fauteuil pour la vie (je pense qu’il exagère un peu son handicap, peut-être pour espérer en retirer plus de générosité de la part des passants). Il vit avec son frère à la rue depuis plusieurs jours : ils dormaient sous le pont qui mène à la gare de Perrache ; aujourd’hui, grâce à un éducateur qui suit la famille depuis des années, ils ont pu obtenir un hébergement provisoire dans un hôtel. Il évoque encore des déboires avec la justice, le fait qu’il n’a pas respecté ce qui était fixé pour son contrôle judiciaire et qu’il pourrait passer 20 ans en prison (il exagère sans doute encore) ou avoir comme alternative d’aller en hôpital psychiatrique. Il parle de sa mère avec qui les relations ont toujours été très tendues et qu’il met une nouvelle fois en cause. Il est suivi par un collègue psychiatre, mais ce suivi est irrégulier et il affirme ne plus prendre de traitement depuis trois semaines.

Les trois frères ont eu des parcours de vie très compliqués marqués par des mesures de placement, des suivis éducatifs, des prises en charge pédopsychiatriques… Le second de la fratrie, celui qui a dix-neuf ans aujourd’hui, a tout fait : placements en famille d’accueil, placement en foyer, restitution dans la famille chez la mère, faute de possibilité de le maintenir en institution du fait de passages à l’acte répétés… Il a été orienté en établissement spécialisé de type ITEP (Institut thérapeutique éducatif et pédagogique) puis déscolarisé… Il a eu affaire aux services sociaux, au juge des enfants , au titre de la protection de l’enfance, mais aussi du fait de sa mise en cause dans des affaires pénales. Il a bénéficié de suivis en Centre médico-psychologique ; on ne compte pas ses passages aux services des urgences suite à des crises d’agitation, ses hospitalisations en pédiatrie ou dans des services spécialisés pour adolescents. Ceci sans parler de toutes les réunions de concertation, de synthèse entre les différents partenaires impliqués dans sa prise en charge.

Tout ça pour en arriver là : deux jeunes entrant à l’âge adulte qui se retrouvent à la rue avec peut-être pour seul horizon la prison ou l’hôpital psychiatrique. Au risque de me montrer cynique en considérant ce drame humain sous un angle financier, je n’ose même pas imaginer le coût pour la société que peut représenter l’ensemble des prises en charge mises bout à bout dont ces jeunes ont “bénéficié”, terme mis entre guillemets au vu des résultats obtenus. « Peut mieux faire » : que ce soit dans le domaine de la protection de l’enfance ou dans celui de la pédopsychiatrie, nous avons sans doute encore des progrès à accomplir.

A lire sur ce sujet : Protection de l’enfance – Urgence

 

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