Lettre ouverte à Josef SCHOVANEC

29573355_812300982294877_3592229703624068710_n-1Bourgoin-Jallieu le 24/06/2018

Cher Josef SCHOVANEC,

Je suis venu vous écouter lors de votre conférence organisée par l’association « Le monde de Jules » le mercredi 20 juin 2018 à Bourgoin-Jallieu. J’avais réservé ma place aussitôt que l’information m’était parvenue, dès la fin du mois de mars et cela a été pour moi un grand plaisir de vous revoir. Une précédente rencontre remontait quelques années en arrière alors que j’avais participé à l’organisation d’une journée consacrée à l’autisme à Villefranche sur Saône. Vous y étiez notre invité principal avec également Bruno GEPNER ; le thème proposé était « Avec le temps… », une réflexion sur la question de la temporalité dans l’autisme. J’étais venu vous accueillir la veille au soir à la gare de Villefranche et je vous avais accompagné jusqu’à votre hôtel ; je garde encore le souvenir du regard quelque peu étonné de la réceptionniste lorsque vous vous êtes adressé à elle.

Votre témoignage à partir de votre vécu d’autiste est très précieux aussi bien pour les professionnels que pour les familles d’enfant autiste ou le grand public. Vous le faites toujours avec beaucoup d’intelligence, de sensibilité, d’humour, en faisant appel à votre très grande culture. La lecture de vos livres est un réel plaisir et j’ai eu récemment l’occasion de vous citer lors d’une journée des hôpitaux de jour que nous avons organisée le 9 mars dernier. En tant que chef de service de la pédopsychiatrie du centre hospitalier de Bourgoin-Jallieu, j’avais ouvert cette journée par un « Propos introductif »

Dia Josef SCHOVANEC

Il n’est pas dans mon intention d’engager une polémique, il n’y en a que trop selon moi autour de la question de l’autisme, mais, comme j’ai pu vous le dire rapidement lors de la séance de dédicace qui a suivi votre conférence, je vous ai trouvé bien sévère envers les psychiatres. Croyez bien que je ne me pose pas là en tant que grand spécialiste qui serait au-dessus de toute critique, mais vous avez donné de notre discipline une vision très partiale et quelque peu caricaturale. Je voudrais dans ces quelques lignes prendre la défense des professionnels que nous sommes, médecins psychiatres mais aussi psychologues, assistants sociaux, infirmiers, aide-soignants, éducateurs…

La vision très « asilaire » de la psychiatrie que vous avait donnée ne correspond pas à la réalité d’aujourd’hui. Sans remonter jusqu’à nos illustres prédécesseurs tels que Esquirol ou Pinel, la psychiatrie a connu une évolution très marquée au cours de la deuxième moitié du siècle dernier. Il y a eu une véritable ouverture des hôpitaux psychiatriques, anciennement dénommés asile d’aliénés, avec le développement de ce qu’il est convenu d’appeler une politique de secteur : le territoire est découpé en secteurs géographiques avec au sein de chacun des structures de soins extra-hospitalières que sont les Centres Médico-Psychologiques, les hôpitaux de jour et les CATTP (Centre d’Accueil Thérapeutique à Temps Partiel). Certains secteurs ont pu développer des unités de soins plus spécifiques tels que placement familial thérapeutique, appartements thérapeutiques, voire plus récemment des services de réhabilitation psychosociale. Une grande partie de l’activité des équipes de psychiatrie se fait donc en dehors de l’hôpital et ceci est tout particulièrement vrai pour les services de pédopsychiatrie.

Vous avez également dénoncé les abus dans l’usage des médicaments psychotropes en parlant de « camisole chimique » ; ces abus existent certainement, mais il ne faut pas méconnaître le fait que ces médicaments nous sont extrêmement précieux et que, pour une part, ce sont eux qui ont permis le mouvement d’ouverture des « asiles ». Ils ne sont pas administrés pour la tranquillité des soignants ou des familles, mais ils peuvent au contraire largement contribuer à la resocialisation de nos patients. Et il convient de rappeler qu’aux côtés des médicaments sont mises en œuvre bien d’autres méthodes de soins : psychothérapie, groupes de paroles, art thérapie, remédiation cognitive…

Vous avez également récusé le terme de psychose pour les enfants, un terme qui viendrait traduire la profonde méconnaissance des pédopsychiatres sur la question de l’autisme. Pourquoi pas ? Personnellement, cela ne me gêne absolument pas. Pour autant, il convient d’avoir à l’esprit que pour importante que soit la pathologie autistique, notre pratique professionnelle concerne bien d’autres types de trouble. On peut appeler aujourd’hui Trouble bipolaire ce qu’on dénommait autrefois psychose maniaco-dépressive, mais un état maniaque reste un état maniaque. Nous avons de temps en temps dans notre unité d’hospitalisation pour adolescents des décompensations psychotiques liées à l’usage de drogues… Ces jeunes présentent des délires, des phénomènes hallucinatoires et de gros troubles du comportement… Le terme d’état psychotique aigu ne me paraît nullement abusif à leur sujet et le recours à un traitement neuroleptique ou antipsychotique se révèle alors bien utile, croyez-moi.

Les injonctions paradoxales dans lesquelles la psychiatrie se trouve prise sont pour une grande part le reflet des paradoxes de notre société : il peut nous être reproché d’attenter à la liberté de nos patients en les maintenant indûment à l’hôpital, mais si par malheur un de nos patients sorti de l’hôpital vient à commettre un crime, la responsabilité pénale du médecin va être engagée…

Lors de notre court échange, j’ai fait brièvement allusion à des soignants qui récemment ont fait un grève de la faim au Centre hospitalier de Rouvray, mouvement assez exceptionnel, vous en conviendrez, et dont les médias se sont fait l’écho. Il ne s’agissait pas alors de défendre un statut particulier ou de réclamer une augmentation de salaire, mais bien de défendre des conditions d’hospitalisation décentes pour les patients. Ces conditions se sont terriblement dégradées au cours des dernières années, mais cela n’est pas le fait des psychiatres que nous sommes : diminution du nombre de lits d’hospitalisation, réduction globale des moyens, démographie médicale en baisse… de nombreux facteurs concourent à cette situation que les professionnels sont les premiers à déplorer et à dénoncer.

La situation de la psychiatrie publique est préoccupante et il me semble qu’elle a aujourd’hui davantage besoin d’être défendue auprès des pouvoirs publics que d’être critiquée. Mais si critique il y a, ce qui est tout à fait entendable, malgré tous nos défauts, je pense que nous méritons mieux, surtout venant de votre part, que certains clichés qui sont encore véhiculés bien que sans aucun rapport avec notre réalité quotidienne.

Si vous avez l’occasion de revenir dans notre région je vous inviterai avec grand plaisir pour rencontrer nos soignants en psychiatrie et échanger avec eux.

Je vous adresse en attendant cette éventualité, cher Josef SCHOVANEC, mes plus sincères salutations.

Dr Régis FLEURY

Chef de service

Fleurs au vent – Iris GRACE

« Fleurs au vent », acrylique, mai 2013.

« Fleurs au vent », acrylique, mai 2013.
Un moment de grâce a clôturé avec Myriam CHEREL notre journée du 09/03/2018 qui avait pour thème « Limites et interdits à l’hôpital de jour ».
Des tableaux magnifiques réalisés par cette jeune enfant autiste, la musique douce qui allait avec… Tout n’était que « calme, luxe et volupté »…
Cependant, une réalité bien éloignée de celle de nos hôpitaux de jour dont le quotidien était sans nul doute mieux rendu par la vidéo présentée en fin de matinée.
Peut-être était-elle un peu « brut de décoffrage », peut-être était-elle critiquable à certains égards. On peut tout de même lui reconnaître le mérite d’avoir donné lieu à un des rares moments d’échange avec la salle au cours de la journée.
Ce court article pour vous permettre de faire à votre tour si vous le souhaitez des commentaires sur le déroulement de cette journée. N’hésitez pas pour cela à cliquer sur « Laisser un commentaire »
Un grand merci à tous ceux qui ont pris le risque d’exposer leur pratique et à tous les participants.

 

Propos introductif 09/03/2018

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Journée des hôpitaux de jour

Saint-Quentin Fallavier

le 09/03/2018

Propos introductif – Dr Régis FLEURY

Tout d’abord des remerciements s’imposent :

  • A la direction de l’hôpital qui depuis le début nous a soutenu dans l’organisation de cette journée et à M. BUISSON du service de restauration que nous avons bien mis à contribution

  • A la mairie de Saint-Quentin Fallavier qui a mis à disposition cette superbe salle à des conditions avantageuses (Mme Marie-Noëlle LESMERE)

  • A Myriam CHEREL qui a accepté notre invitation et qui va pouvoir à la fois apporter son éclairage à partir des différentes communications présentées ce jour et nous sensibiliser à « L’Affinity Therapy » qu’elle promeut dans l’accompagnement des autistes.

  • Aux équipes des hôpitaux de jour de notre service, celui de Bourgoin-Jallieu et celui de la Tour du Pin. Plus largement toutes les personnes du service qui se sont impliquées pour que cette journée se déroule de la meilleure des façons

  • Enfin, vous remercier vous tous d’avoir répondu très nombreux à notre invitation.

Une introduction en forme de bonus.

Les bonus, c’est ce qu’on trouve dans les DVD en supplément du film. On peut les visionner après avoir regardé le film… ou pas. Que trouve-t-on le plus souvent dans les bonus : le making of et le bêtisier. Commençons par le making of.

Il faut vous dire que j’assure les fonctions de chef de service à Bourgoin-Jallieu seulement depuis un peu plus d’un an ; j’y ai été affecté au début du mois de février 2017. J’étais rattaché auparavant au Centre hospitalier de Saint-Cyr au Mont d’Or et je travaillais depuis de très nombreuses années sur le secteur de Villefranche sur Saône, dans le Beaujolais. Qu’il me soit permis de saluer au passage mes anciens collègues ici présents et que je revois avec un très grand plaisir.

L’idée d’organiser cette journée a germé en fait un peu avant ma prise de fonction dans le courant du mois de janvier et pour être plus précis à l’occasion de la dernière journée des hôpitaux de jour organisée par l’équipe de l’hôpital de jour du Dr Michel FRANCOZ.

Fin janvier 2017, j’avais été invité à un conseil de service à Bourgoin Jallieu pour venir me présenter et c’est au cours de cette réunion que ma collègue le Dr Marie-Hélène ISSARTEL, responsable de l’hôpital de jour de Bourgoin Jallieu a proposé que nous nous portions candidat pour l’organisation de la prochaine journée des hôpitaux de jour. J’ai été immédiatement favorable à cette proposition. Cela a été en quelque sorte ma première décision en tant que responsable de service et alors que je n’avais pas encore pris officiellement mes fonctions.

A partir de là, les réflexions sont allées bon train dans les deux hôpitaux de jour ; puis régulièrement nous faisions le point entre collègues dans le cadre de notre collège médical qui se tient tous les mois. Fort de ces échanges, je m’étais risqué à proposer un intitulé et un argument, mais je dois avouer que ni l’un, ni l’autre n’ont reçu un accueil très favorable. Je reconnais que mon texte n’était peut-être pas suffisamment sérieux pour l’occasion, mais j’ai quand même envie de vous le soumettre.

J’en arrive donc au bêtisier qui vous le savez est le plus souvent constitué des séquences ratées qui dans le film n’ont pas été retenues au montage.

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L’intitulé que j’avais proposé : « Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes autistes ». J’avais ajouté en sous-titre (« et de ceux qui les accompagnent »)

Cela faisait référence à un ouvrage de Raoul VANEIGEM qui date un peu, le « Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations ». Pour un peu le situer (sans jeu de mot), l’auteur est une des figures marquantes du mouvement situationniste et il a écrit son traité en 1967 ; il a pu être à ce titre un des inspirateurs de mai 68.

Je ne résiste pas au plaisir de partager avec vous deux courtes citations.

« ceux qui parlent de révolution et de lutte de classes sans se référer explicitement à la vie quotidienne, sans comprendre ce qu’il y a de subversif dans l’amour et de positif dans le refus des contraintes, ceux-là ont dans la bouche un cadavre ».

« Nous ne voulons pas d’un monde où la garantie de ne pas mourir de faim s’échange contre le risque de mourir d’ennui ».

Vous pouvez remarquer un style singulier, un certain sens de la formule… sans doute l’époque qui voulait ça.

L’intitulé que j’avais proposé peut également rappeler le « Manuel de savoir-vivre à l’usage des rustres et des malpolis » de Pierre Desproges.

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J’en viens à une petite phrase mise en exergue :

« La mort n’est, en définitive, que le résultat d’un défaut d’éducation puisqu’elle est la conséquence d’un manque de savoir vivre »

C’est une citation de Pierre Dac. Pour les plus jeunes d’entre vous qui sans doute ne le connaissent pas, je précise qu’il s’agit d’un humoriste. Cela vaut avertissement : si j’évoque Pierre Desproges et si je cite Pierre Dac et non tel ou tel psychanalyste fameux, cela suggère que ce qui suit n’est peut-être pas à prendre au premier degré. Cela peut éviter des incompréhensions !

Et voici l’argument auquel j’avais pensé.

« Pour paraphraser Pierre DAC, nous serions tentés d’écrire : « L’autisme n’est, en définitive, que le résultat d’un défaut d’éducation puisqu’il est la conséquence d’un manque de savoir-vivre ». Trouble du langage, trouble de la communication et des interactions sociales, intérêts restreints, conduites stéréotypées… symptomatologie qui de plus peut se compliquer de sévères perturbations du comportement et de gestes auto agressifs. Les autistes, c’est bien connu, ne brillent pas par leur sociabilité.

L’incidence sur l’entourage est majeure avec souvent une réduction importante des relations sociales de toute la famille : aller au cinéma ou au restaurant, recevoir des amis ou répondre à leur invitation, partir en vacances, voire simplement se rendre au supermarché pour faire des courses peut constituer une rude épreuve pour les parents accompagnés de leur enfant autiste. Ils s’exposent à des regards réprobateurs ou des remarques blessantes de la part de ceux qu’ils croisent.

En effet, devant un comportement inadapté fréquemment assimilé à un caprice, que peut-on dire, que peut-on penser très fort si ce n’est « Quel enfant mal élevé ! » ? Ce d’autant que, le plus souvent, l’autiste ne porte pas sur son visage les stigmates du handicap. Autant le trisomique peut susciter de la compassion, autant l’autiste par sa conduite étrange et de prime abord incompréhensible peut entraîner des réactions très négatives.

Il peut donc paraître essentiel d’apprendre au jeune autiste à bien se comporter en société, à s’ajuster dans sa relation à l’autre : cela passe par l’intégration d’usages, de règles de politesse, par la capacité à refréner des comportements socialement inadéquats. On regarde la personne à qui on s’adresse ou qui s’adresse à nous, on dit « bonjour », « au revoir », on dit « merci », on sait attendre son tour quand cela est nécessaire… on contrôle ses émotions, on évite de crier, de se rouler par terre, d’agiter les bras ou de tournoyer sur soi…

Un traité de savoir-vivre ne peut être que le bienvenu, pour l’enfant autiste comme pour son entourage. Mais le savoir-vivre ne saurait se réduire à de bonnes manières, à un ensemble de règles de bienséance qu’il s’agirait d’inculquer au jeune autiste… Le savoir-vivre pris dans une acception élargie, dans sa dimension existentielle, philosophique, c’est un programme bien plus vaste ! Et c’est un questionnement qui nous concerne tous, autiste ou pas.

Voilà la réflexion à laquelle nous souhaitions vous convier ».

Comme je vous l’ai dit, l’idée de mon traité de savoir-vivre n’a pas été retenue. Pourtant, peu après avoir écrit ce texte, je relisais quelques passages du livre de Josef SCHOVANEC : « Je suis à l’Est » et je me disais que finalement, ce n’était pas une si mauvaise idée. Josef SCHOVANEC, je pense que la plupart d’entre vous le connaissent : c’est un autiste de haut niveau qui a écrit de nombreux livres et qui est souvent invité pour des conférences ; il est très médiatisé et a participé à plusieurs émissions de télé. Il est plusieurs fois cité dans le livre écrit sous la direction de Mme Myriam CHEREL. Pour l’avoir côtoyer lors d’une journée que nous avions organisée à Villefranche sur Saône, c’est une personne extrêmement attachante.

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Voici ce qu’écrit Josef SCHOVANEC dans « Je suis à l’Est »

« Avant d’accéder aux joies du CDI au collège, je pouvais profiter des livres, certes en nombre plus restreint, disponibles dans un coin des salles de classe de primaire. Jusqu’à y passer le plus clair de mon temps. Quand la maîtresse craquait et m’intimer l’ordre de regagner mon siège, parfois je poursuivais le vice, caché sous la table. Plus d’une fois je fus surpris. Et un jour, la prof, me surprenant, le fut à son tour en découvrant que le livre caché était un manuel de politesse ».

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*           *

Mais laissons-là mon traité de savoir-vivre si vous le voulez bien – j’ai conscience d’avoir abusé de votre patience – et attachons nous au thème qui nous réunit ce jour : « Limites et interdits à l’hôpital de jour ». Choisir de parler des limites et des interdits en 2018, précisément cinquante ans après mai 68, il fallait le faire… Il fallait oser ! Sans vouloir tomber dans la commémoration, nous n’avons pas pu nous empêcher de ressortir les slogans bien connus de l’époque pour illustrer ce thème « Interdit d’interdire », « Jouir sans entrave »

Je précise que j’avais dix ans en 1968 et que je n’étais donc pas sur les barricades, mais il est évident que toute mon adolescence a été imprégnée de cette ambiance post-soixante-huitarde. Sans doute cela a laissé des traces, peut-être en reste-t-il encore quelque chose aujourd’hui.

Sous-jacent à la question des limites et des interdits, nous retrouvons la question du rapport entre prise en charge éducative et soins psychiques ; je n’insiste pas sur les polémiques que cette question peut susciter. Dans l’argument proposé, une distinction est posée, parfaitement légitime, mais assortie d’une hiérarchisation. Les soins psychiques seraient prioritaires et constitueraient le préalable indispensable à toute velléité de socialisation des enfants autistes.

Dans ce rapport entre soins et prises en charge éducative, ma vision des choses est peut-être sensiblement différente dans le sens où ces deux aspects me semblent très intimement liés. Je serais tenté de reprendre une formule qui a eu son petit succès l’an dernier : « et en même temps ». La première image qui s’est imposée à moi est celle d’une médaille dont les deux faces sont indissociables : l’envers ne va pas sans l’endroit. Puis m’est revenu le souvenir d’une figure topologique que l’on retrouve dans l’enseignement de Lacan, la bande de Moebius. Qu’il me soit permis de faire cet emprunt pour illustrer mon propos.diapo5

La bande de Moebius est facile à construire : c’est vraiment le b-a ba de la topologie qui s’intéresse à des choses beaucoup plus complexes que je serais bien en peine de vous expliquer. Il suffit de découper une bande de papier et d’accoler les deux extrémités non sans avoir préalablement imprimé une torsion de 180° à l’une d’elle. Nous obtenons ainsi une figure topologique qui a pour particularité de n’avoir qu’une seule face et qu’un seul bord.

Pour l’illustrer ces propriétés, on peut classiquement imaginer une fourmi sur cette bande de Moebius. Si elle reste immobile et si elle regarde à droite et à gauche, voire si elle se penche un peu sur le côté, elle peut avoir l’illusion d’être sur une des faces séparées de l’autre par deux bords. Supposons maintenant qu’elle se mette « en marche » et qu’elle parcoure la bande de Moebius : quand elle aura parcouru un tour, elle se retrouve « de l’autre côté », plus précisément sur ce qui pouvait passer pour une autre face, mais qu’elle aura atteint sans avoir franchi le moindre bord et il faudra qu’elle accomplisse un tour supplémentaire si elle veut rejoindre son point de départ. Le résultat sera identique si, jouant les équilibristes, elle choisit de circuler sur le bord.

On n’y est pas obligé, mais si l’on retient cette façon de voir les choses, il n’y pas lieu d’opposer soins et suivis éducatifs. Le déroulement d’une journée à l’hôpital de jour pourrait alors s’assimiler à une déambulation sur une bande de Moebius qui ferait passer insensiblement du versant éducatif à celui du soin et inversement. Cette représentation a cependant ses limites car elle peut donner l’impression de tourner en rond, puisqu’on finit par revenir à son point de départ, ce qui ne correspond bien évidemment pas à la réalité.

Dernier point de mon propos. La figure maternelle apparaît très vite dans l’argument et on retrouve sans surprise les rôles qui lui sont classiquement dévolus : dispenser les soins nécessaires à la survie du bébé en sachant interpréter ses cris et autres manifestations corporelles, jouer les pare-excitation et progressivement, en le plongeant dans un bain de langage, le faire accéder à ce qui sera sa langue maternelle. Jusqu’ici tout va bien.

Par contre, je relève un grand absent, le père. Que s’est-il passé ? Sûrement ai-je manqué un épisode. Je vous ai dit que j’avais dix ans en mai 68 ; si vous faites un rapide calcul vous en déduirez aisément que je ne suis pas loin de la soixantaine. Peut-être suis-je de la vieille école, mais je conserve le souvenir de ma formation initiale : la figure paternelle y était régulièrement convoquée quand il s’agissait d’exercer une certaine autorité sur l’enfant, de lui fixer des limites et des interdits. Le père était le représentant de la Loi que l’on aimait bien écrire avec un grand « L », en référence à l’interdit fondamental de l’inceste… Le complexe d’Œdipe était le pivot du développement psychoaffectif de l’enfant… Le Nom-du-Père était à l’honneur.

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Peut-être un petit rappel n’est-il pas superflu à partir d’un extrait du livre d’Elsa Godart récemment paru « La Psychanalyse va-t-elle disparaître ? » :

« Dans Totem et tabou (1913), Freud propose une origine de la civilisation sous la forme d’un mythe où une « horde primitive » symbolise la société primitive vivant dans un « état de nature » au sein de laquelle les instincts dominent. Ce n’est qu’à partir de la loi (celle de l’interdit majeur qu’est l’inceste : le tabou) que l’homme accède à la civilisation. L’interdit est source de « loi », réprimant le champ pulsionnel, imposant la figure symbolique du père (figure de l’autorité qui pose l’interdit) et permettant le passage d’un état de nature à un état de Kultur ».

 

Le temps nous manque, mais « Malaise dans la civilisation » pourrait être cité dans ce sillage.

Il est vrai que le déclin de la figure paternelle est un constat relativement banal de nos jours. À cet égard, la référence insistante faite au mouvement de mai 68 n’est ni fortuite, ni circonstancielle, liée à une date anniversaire ; mai 68 vient marquer de façon peu contestable l’amorce de cette évolution dans notre histoire contemporaine.

Il en découle une perte de repère. Le modèle de famille classique, un papa, une maman et des enfants auquel s’accrochent désespérément des mouvements traditionalistes ne constitue plus le modèle unique aujourd’hui : familles décomposées, familles recomposées, familles monoparentales, familles homoparentales… de quoi être quelque peu déboussolé ! Le livre Être parents au XXIe siècle paru en début d’année sous la direction de Myriam CHEREL vient témoigner de ce désarroi de certains de nos contemporains devant cette situation nouvelle.

En quelques décennies, le paysage a profondément changé, non sans que cela n’entraîne un certain nombre de réactions : par un retour de balancier, en caricaturant à peine et en se montrant un brin provocateur, la contestation est passée de « sous les pavés la plage » à « la manif pour tous ».

Poser comme nous le faisons aujourd’hui la question des limites et des interdits à l’hôpital de jour impose donc selon moi de bien faire la distinction entre ce qui rapporte à la pathologie des enfants qui y sont reçus – troubles autistiques ou troubles psychotiques pour faire court – et ce qui relève de l’évolution de nos mœurs, de nos modes de vie, une mutation sociétale à laquelle nous sommes tous soumis, par laquelle nous sommes tous affectés, enfants, parents, professionnels…

Sans vouloir élargir démesurément le débat, la question des limites et des interdits se pose aussi pour bon nombre de nos consultants en CMP, qui viennent pour « Hyperactivité », « Troubles des conduites » ou autres « Troubles oppositionnels avec provocation » et que dire de ces adolescents violents qui arrivent aux Urgences en ayant tout cassé chez eux ou dans leur foyer et sur lesquels, ni suivi psychologique, ni mesure éducative ne semblent avoir de prise.

Pour conclure et avant de passer la parole à ma collègue le Dr Marie-Hélène ISSARTEL qui va vous présenter plus en détail le déroulement de cette journée, j’ai envie de lancer un appel à témoin, un avis de recherche face à cet effacement de ce référent paternel. Sans doute n’est-il pas loin… nous en trouverons sûrement la trace dans les communications qui vont suivre.

« Ah sacré papa, dis-moi où es-tu caché ?… Outai, papaoutai ?… Outai ? Outai ? » STROMAE